Sandy Abena : « Je vois ce livre comme le premier héritage concret du travail que je fais depuis des années pour mettre la lumière sur l’Afro World »

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Après plusieurs mois loin des réseaux sociaux, la globetrotteuse Sandy Abena, livre enfin le projet qui l’occupait en coulisses : son premier livre « Voyage dans l’Afro World », à paraître en Novembre aux Éditions « En Voyage ». Entretien exclusif avec la storytelleuse qui excelle dans l’art de raconter l’Afrique autrement.
« L’Afro World » en livre, pourquoi avoir décidé de transformer ces années de voyage en un bouquin maintenant fin 2026 ?
Sandy Abena : Jusqu’à maintenant, les projets que j’ai lancés avec Abenafrica venaient de mon intuition. Répondre aux besoins de la communauté des Afrocurieux.ses et aux miens ! C’est comme cela que le compte instagram est né, ainsi que Les Guides d’Abena, Les Abena Trips et ainsi de suite. Cela répondait parfaitement à ma mission de désinvisibiliser l’Afrique de nos plans de voyage et de rendre l’Afrique accessible. Pour le livre, ça a été différent.
J’ai toujours su que j’en écrirais un un jour parce que j’avais cette vision de voir mon travail au-delà du digital. Toutefois, je ne savais pas quand ce moment allait arriver. Et c’est arrivé plus tôt que prévu ! J’avais déjà eu plusieurs propositions de maisons d’édition mais la plupart venaient avec des approches qui n’ont pas matché avec…mon intuition.
Puis l’année dernière, une énièeme maison d’édition m’a contacté mais son approche a été totalement différente. Cette maison d’édition correspondait parfaitement à tout ce que j’attendais d’une telle structure à savoir un travail d’équipe, une collaboration, une vision de voir le monde et le voyage, c’est ainsi que j’ai dit oui, malgré un blocage. Psychologiquement, il y a certains pays d’Afrique incontournables que je voulais absolument faire et je ne me voyais pas sortir un livre tant que je n’y avais pas été mais j’ai pris conscience que c’était aussi des excuses pour procrastiner ! Donc j’ai sauté le pas en me disant “tu n’as qu’à sortir ton livre avec tout ce que tu as déjà fait car tu as déjà voyagé sur la moitié des pays du continent, quand tu feras les autres pays, tu sortiras le tome 2.”
Ces derniers mois, à quoi ressemblait une vraie journée de travail pour toi entre le livre, Abenafrica et le reste de ta vie ?
J’ai l’habitude d’être assez transparente et authentique sur les réseaux, mais c’est vrai qu’en revenant sur instagram pour expliquer mon absence par l’écriture du livre, je n’ai pas été tout à fait honnête. Dans ma vie personnelle, je traverse un moment assez compliqué. Ces derniers mois, j’ai dû rentrer en France et mes journées se rythment avec des allers-retours à l’hôpital. Sachant que je vis maintenant en Côte d’Ivoire, dans la situation actuelle, je suis chez moi sans être chez moi, mais au moins je suis auprès de ma famille et c’est le plus important.
C’est dans ces circonstances que l’on voit les réalités de l'entrepreneuriat et la réalité des gens qui ont décidé de vivre une vie hors des sentiers battus. Emprunter une vie hors du salariat, c’est admettre qu’au moindre arrêt dans ta vie, l’impact se répercute sur toute la structure que tu as établie, et c’est très compliqué car même quand tu vis des moments très difficiles life goes on. Tu as des échéances, tu dois répondre à des partenaires avec qui tu t’étais engagée, tu dois répondre à des sollicitations, tu as des clients et la vie doit continuer.
Donc mon quotidien dans l’écriture de ce livre a été particulièrement challengeant. Le premier challenge a été de garder l’équilibre de ma nouvelle vie de fit girl, healthy girl (oui je suis totalement tombée dans ce cliché !). Donc alimentation saine, pilate, crossfit, Hiit, 6 jours sur 7. Et en même temps, continuer à faire vivre tout ce que j’ai déjà mis en place avec Abenafrica parce que ce n’est pas parce que je fais une pause sur Instagram que tout s’arrête. J’ai mis en place des guides voyages, des séjours en groupe, qui doivent suivre leur cours quand je quitte les réseaux.

Peut-on dire que le livre est une continuité du travail accompli avec Abenafrica sur Instagram ou justement, tu dévoiles des éléments inédits que les réseaux sociaux ne te permettaient pas ?
Pour moi, ce livre est vraiment différent de tout ce que j’ai déjà créé avec Abenafrica. C’est le premier “objet” physique qui peut rentrer dans la maison des gens, dans le quotidien des gens, dans les petites minutes le soir avant de s'endormir. C’est une concrétisation matérielle de tout ce que je fais jusqu’aujourd’hui. Je le vois comme l’héritage de mon travail.
Dans un monde où tout va vite, où l’on est assommés tous les jours de contenu, de partout, de statuts Whatsapp, Instagram, Tik Tok, de mails, de notifications, on est tout le temps submergés. Je vois ça comme une pause, on lâche nos téléphones, on éteint la télé, on s’asseoit et on voyage à travers les livres, c’est une manière beaucoup plus profonde de présenter mes voyages et même des choses que je n’ai même pas eu le temps de partager sur Instagram. Je prends l’exemple de la Guinée, c’est un pays que je n’ai pas du tout partagé sur les réseaux et il est présent dans le livre. Donc il y a plein d’aspects inconnus du public dans cet ouvrage, c’est une pause pour vraiment vivre le voyage profondément.
"C’est une concrétisation matérielle de tout ce que je fais jusqu’aujourd’hui. Je le vois comme l’héritage de mon travail. Sandy Abena
Sortir un tel ouvrage, c’est un accomplissement majeur dans une vie mais derrière cette grande étape, il y a une première réalité et elle commence avec l’éditeur. A quoi ont ressemblé ces six mois de fabrication et de discussions avec ton éditeur ?
Pour replacer dans le contexte, sur Instagram, j’ai parlé de six mois d’absence pour écrire. Mais l’aventure a commencé l’été 2025 lorsque la maison d’édition m’a contacté pour apparaître dans un livre qui recense trente femmes qui voyagent seules. Je devais donc faire un récit sur moi et la collaboration s’est tellement bien passée qu’ils m’ont dit : “nous, on adore ton histoire, c’est rare de voir des voyageurs aller dans les pays où tu as été, donc nous on veut faire un livre entier avec toi ! ”.
La plupart des choses que je fais avec Abenafrica, je les fais seule. J’ai une toute petite équipe (mon monteur et moi), donc c’est comme si je n’avais pas d’équipe, car je dois prendre absolument toutes les décisions et la majorité des actions, seule. Ici, le fait d’être en maison d’édition, je me suis dit “c’est parfait, j’aurai une équipe, j’aurai des gens pour le graphisme, pour la relecture, pour aider sur le choix des photos, ce serait comme si j’avais une équipe juste ce n’est pas mon équipe et comme ils sont à l’origine de la proposition et qu’ils connaissent mon univers, ça va être trop bien”.
Pour être honnête, la réalité a été assez différente de ce à quoi je m’attendais. En effet, je n’ai pas eu à tout gérer donc c’était cool. Par contre sur la liberté de “faire ce que je veux”, j’ai été très challengée ! Moi j’arrivais avec mon univers Abenafrica tout créé où je sais exactement comment il faut faire et eux ils arrivaient aussi avec leur vision du monde africain, du monde de l’édition, et de comment on peut raconter le voyage en Afrique. Ça m'a rappelé un peu mes années en entreprise lorsque tu es la seule noire autour de la table. Quand j’étais en entreprise, je m’en fichais, ce n’était pas mes produits et c’était des univers qui ne m’intéressaient pas forcément. Mais là c’était mon livre, ma marque, ce que j’ai créé, mon bébé donc c’était très intense. Je m’attendais pas à autant devoir défendre ce que je fais, ce que je suis et comment je le montre mais j’ai absolument rien lâché. Donc c’était beaucoup de challenges, de discussions et de négociations. Et ça valait le coup car nous sommes arrivés à un objet absolument fabuleux, j’ai vraiment l’objet que j’ai hâte d’offrir aux afrocurieux.ses, la pépite de voyage dont je suis très fière.
Cette période était tellement intense que pour moi c’est tout aussi important de raconter les étapes de la réalisation du livre que le livre en lui-même donc je vais partager sur les réseaux sociaux les coulisses du livre, car c’est important que les gens se rendent compte à quel point j’ai bataillé pour qu’on ait un livre qui nous ressemble dans toutes les librairies de France et du monde !

Comment définirais-tu le format de ton livre ? Un carnet de voyage ? Un guide voyage géant ? Un beau livre ? Un récit personnel ?
Pour un premier livre, je voulais vraiment faire voyager les gens aussi bien par mes écrits que par mes images car moi je suis très visuelle, très esthétique. Donc je voulais absolument qu’il y ait de belles photos et qu’on voit l’Afrique autrement. Et dans le paysage littéraire, le format parfait pour cela, c’est l’univers du Beau Livre. J’étais fatiguée de voir les Beaux Livres des boutiques hôtels ou hôtels de luxe, avec les mêmes contenus tout le temps : soit des safaris, soit la savane, des guépards, des lions ou des Beaux Livres de l’Art africain qui plaisent souvent toujours au même type de public. Je veux qu’on apparaisse dans des beaux livres, dans des grands livres mais avec une Afrique authentique, vivante, avec des vraies personnes africaines à l’intérieur, pas que de la savane, des lionceaux, et des oeuvres d’Art. Donc je suis très heureuse que ce type d’ouvrage arrive pour la première fois dans les librairies de France et j’espère, du monde entier.
Comment est né le choix d’appeler le livre « Voyage dans l’Afro World» ? Et qu’est-ce que “l’Afro World” représente pour toi ?
Depuis le temps que je parle de l’Afro World sur Instagram, je me rends compte que certaines personnes pensent que “afro World” est une autre appellation pour désigner l’Afrique”. En réalité, l’Afro World, c’est l’Afrique et sa diaspora. Les Afrique au-delà des frontières de l’Afrique : La Caraïbe, l’Amérique latine, tous les territoires afros dans le monde. Des espaces où se sont créés d’autres communautés noires suite aux différentes traites esclavagistes.
Le titre du livre a été le sujet de beaucoup discussions en interne entre mes proches, mes éditeurs. On n’arrivait pas à trouver le titre “parfait”, donc j'ai même fait une story sur Instagram pour demander l’avis aux Afrocurieux.ses. J’ai eu pleins de superbes idées, j’ai dû arbitrer, et voilà le résultat ! Je voulais un titre qui ne soit pas trop long mais aussi un titre qui dise tout. Je voulais absolument qu’il y ait le mot voyage, et je voulais qu’il y ait un mot de l’univers Abenafrica donc “Afro World” c’était parfait. Le titre du livre certes c’est important mais ce qui sublime le livre c’est surtout ce qu’il y a l’intérieur, donc j’ai hâte qu’il soit entre les mains de tous les afrocurieux.ses.
Cette expérience d’écriture t’a-t-elle transformée ?
Cette expérience d’écriture m’a transformée a bien des niveaux. Déjà, le fait d’avoir vécu autant d’aventures car quand j’étais dans mon projet “16 mois, 16 pays”, je partageais très très régulièrement, voire tous les jours, je publiais des mini-séries en story sur Instagram avec des montages, des “Où té Sav”. C’était énormément de travail que ça a même grignoté sur mon temps et mon énergie de vivre les choses mais d’une certaine manière le fait de poster sur les réseaux en live, de tout dire, de tout structurer en idée, c’était une forme de thérapie de me dire : “j’ai vécu des trucs de ouf, c’est en moi et je ne peux pas garder ça pour moi, je vais pas dormir tranquille, j’ai besoin de les partager.”
C’est exactement ce qui s’est passé avec le livre parce que faire tout ce que je faisais sur Instagram pendant longtemps c’était humainement épuisant. Il y a des moments où je dormais des 2,3 heures par nuit juste pour pouvoir poster en live sur les réseaux. Un moment j’ai été à bout et ça s’est transformé en burn-out du travail, burn-out de l’entrepreneur, burn-out du voyageur, trop de choses en même temps, problème de santé etc. Pendant un long moment j’ai peu posté, mais il y a trop de choses que j’ai vécues et que je n’ai pas partagé. Avec le livre, c’est un nouveau chapitre, mes réflexions, mon vécu sont enfin sur le papier et mon esprit est plus serein, je me sens plus allégée car j’ai enfin posé quelque part, tout ce que j’ai vécu dans l’Afro World. C’est bon, mon héritage est là, ce que j’ai vécu existe dans ce livre.

Tu maîtrises l’art du storytelling et tu as toujours su embarquer les internautes dans tes voyages. Est-ce que tu estimes que sans un tel choix narratif, les retours auraient pu être différents au vu des préjugés encore présents sur le continent africain ?
Tout fonctionne à partir du moment où on est authentique, tout fonctionne à partir du moment où l’on est vrai et tout fonctionne à partir du moment où l’on parle avec le coeur. Moi c’est ce que je fais depuis le début avec Abenafrica. Effectivement, j’aime beaucoup raconter les histoires et ce, depuis très longtemps. À l’école primaire, j’étais super forte en expression écrite, jusqu’au lycée j’avais que des 18, 19 en philo, en Histoire, en Français. Même lors des voyages familiaux ou de colonies de vacances, quand on rentrait je réalisais des albums mais pas uniquement avec des photos, pour chaque photo j’écrivais à côté ce qu’on faisait, la petite histoire derrière.
Donc, c’est quelque chose qui a toujours été là en moi. Certes c’est une skills, une compétence, mais c’est aussi nécessaire pour moi, j’ai besoin de faire ca. C’est même un peu thérapeutique. Donc vulgariser l’Histoire Afro sur le réseaux, rendre accessible beaucoup de lieux et de faits culturels, c’est toujours plus jolie et mieux intégré, quand on raconte avec des histoires et des belles histoires.
Avec Abenafrica, je suis consciente que ça a fonctionné mais je pense qu’avec n’importe qui d’autres ca peut marcher à partir du moment où on le fait dans le vrai, à partir du moment où on épouse, on respecte, on sublime les dons, que l’Univers, que Dieu nous a donné. Je pense qu’on naît tous avec des dons naturels et une fois qu’on les a, il faut les épouser, il faut les honorer, c’est un cadeau que l’univers nous donne, c’est ce qu’on appelle en développement personnel, la zone de génie. En nourrissant perpétuellement notre zone de génie, tout devient plus simple et plus fluide.

On a vu la tournée en Afrique du streamer américain IShowSpeed et comment certaines réactions ont révélé leur ignorance sur ce qu’est réellement l’Afrique ? Quel est ton regard sur ce manque de connaissances toi qui a mis les pieds au Ghana depuis 2010 ?
Quand j’ai vu la tournée d’IShowSpeed, la première chose c’est que je me suis dis c’est fou à quel point le travail n’est pas terminé car à force de faire ce que je fais, je pense que mon cerveau a normalisé certaines choses et il s’est dit “c’est bon là on a déconstruit l’Afrique”. Le fait aussi de voir autant de gens qui m’envoient des DMs en me disant : “je suis partie en Afrique pour la première fois grâce à tes vidéos ou j’ai pris ton guide, là je suis en Côte d’Ivoire etc.” Je vois tellement de “première fois en Afrique chez les afrocurieuses et afrocurieux” que pour moi c’est bon on n’est plus dans les clichés de l’Afrique.
La vérité est double à savoir, la première c’est que 7-8 ans de vidéos qui montrent “la vraie Afrique”, ce n’est toujours pas assez pour venir casser tous ces clichés qui ont été intégrés dans nos têtes par les médias depuis plusieurs centaines d’années. Ce sont des années de stéréotypes qu’il faut déconstruire, la bascule ne sera jamais faites en cinq ,six ans de belles images sur Instagram. La deuxième c’est qu’en réalité, même sur les réseaux parfois on finit aussi par tomber ou rester dans certains clichés. Donc le travail n’est toujours pas terminé, c’est pour cela que la tournée d’IShowSpeed était nécessaire ! On a vu certains américains pleurer en disant “on nous a jamais dit que l’Afrique était comme ça” donc ca montre qu’on est tous à des niveaux différents de déconstruction du continent africain.
En tant que streamer, IShowSpeed a une énorme visibilité et ce qu’il a fait reste inscrit dans mon rêve, qu’on voit l’Afrique autrement et je trouve que même si c’était fait différemment d’Abenafrica tant que ca sert la mission, c’est parfait. Je suis très très heureuse d’avoir suivi ses aventures.
Tu as lancé Abenafrica le 27 mai 2018, la date de libération des africains réduits en esclavage en Guadeloupe avec pour ambition de « désinvisibiliser l’image qu’on se fait des voyages en Afrique et de se reconnecter avec notre vraie histoire », peut-on dire que c’est une mission accomplie ?
Merci de ne pas avoir utilisé le terme “esclaves” car on ne se rend pas compte mais le travail de déconstruction comporte de nombreux points. Ça fait des années qu’on dit “esclaves, descendants d’esclaves” mais c’est assez problématique de définir les gens par leur statut. Cela les déshumanise. Avant d’être esclave, en plus d’être esclave, ils étaient aussi africains, pères de famille, mères de famille, enfants, un grand-père, une grand-mère qu’on a capturé et réduit en esclavage. Dans notre inconscient, on ne réalise pas à quel point ça minimise les atrocités vécues par nos ancêtres de nous appeler “descendants d’esclaves” constamment.
D’ailleurs, dans le livre, quand je parle des “différentes “Gorée” à travers l’Afro World, j’utilise les termes “captifs africains” ou “africains réduits en esclavage”, mes éditeurs en ont bien saisi l’importance. Il y a tant de paramètres à prendre en compte quand tu fais un livre dans un monde de personnes qui ne sont pas du tout informées comme toi sur certains sujets et sur ta manière de connaître l’afro-communauté, l’Afro World et les déconstructions en cours. Est-ce qu’on peut considérer que c’est mission accomplie ? Pour moi, je pense que c’est surtout mission alignée et c’est surtout une “mission en mouvement”, elle n’est jamais terminée, il y a encore plein de travail à accomplir, et il y a des choses qui évoluent, il y a des choses qu’on apprend, il y a des choses qu’on comprend et c’est un travail collectif, ce n’est pas que moi, on est tous train de se déconstruire autour de ces sujets et j’adore.
Tu es connue pour avoir voyagé dans plus d’une trentaine de pays dont 22 en Afrique, mais tu as aussi choisi d’y vivre. Qu’est-ce que ça change dans ta manière de raconter le continent ?
Je le dis souvent : il y a eu un avant et un après mon installation à Abidjan, en Côte d’Ivoire. C’est vrai que j’ai voyagé dans énormément de pays africains mais voyager en Afrique et s’y installer, ce sont deux expériences complètement différentes. Beaucoup de gens pensent “maitriser” l’Afrique juste parce qu’ils s’y rendent souvent, et je faisais partie de ces gens-là. Mais tant que tu n’as pas décidé de laisser ton âme sur le continent, de tout quitter, appartement, famille, vie professionnelle, tant que tu n’es pas engagé pleinement en Afrique sans porte de sortie, pour moi tu n’as pas encore vécu l’expérience de l’installation en Afrique.
En emménageant sur le continent, j’ai vécu une Afrique différente de mes belles images de voyage et j’avais besoin de le partager, de raconter la vraie vie aussi car elle est aussi pleine de jolis moments et aussi de désillusions. Maya Angelou et Maryse Condé qui sont elles des repats d’un autre temps en parlent dans leurs livres. Maya Angelou, son oeuvre par rapport à l’Afrique c’est un peu : “je viens d’ici mais je ne suis pas chez moi” donc il y a beaucoup de choses à dire à ce niveau-là. Le fait de vivre en Côte d’Ivoire, ça a ajouté une dimension à l’univers Abenafrica celle du Day to day Africa. Les difficultés de l’installation en Afrique, du retour en Afrique m’ont apporté plus une expérience terrain, une expérience vraie et pas de bullshit Instagram sur une vie en Afrique idéalisée. Car avant, les sujets dans les médias étaient focalisés sur l'extrême pauvreté, la guerre puis on a basculé dans un autre extrême avec la vision parfaite du continent africain, le Wakanda, l’Afrique c’est magnifique. Moi aujourd’hui, je souhaite partagé l’Afrique que je vis vraiment, et je la raconte dans mon podcast La Note Vocale d’Abena.

Ton dynamisme est palpable et tu pilotes de nombreux projets. As-tu enfin appris à ralentir ou à dire non ?
Je suis beaucoup inspirée par la vie, par les gens et par la peur de la grandeur de mes projets. C’est ce qui est d’emblée visible sur les réseaux, c’est les good vibes de Sandy Abena, mais ce sont en réalité ces 3 choses qui me nourrissent. La vie est trop courte et imprévisible, demain on peut ne plus être là donc il y a, je pense, au fond de moi une sorte d’urgence de vivre. Une urgence de vivre qui a fait que je ne suis pas restée dans le salariat si j’estime pouvoir plus vibrer ailleurs, une urgence de vivre qui a fait que non, je ne vais pas rester dans un pays si j’estime qu’il ne me convient pas, non je ne vais rester dans une relation amoureuse si elle n’est pas excitante. Je crois que je suis très guidée par une forme d’urgence de vivre.
Est-ce que j’ai appris à ralentir ? Je dirai oui quand même car le gros gros changement de ma vie ces dernières années c’est que certes je continue à beaucoup voyager par rapport à la plupart des gens mais je voyage beaucoup moins. Après mon retour des 16 mois, 16 pays, même quand je vivais à Abidjan, j’étais dans un avion tous les mois parce que j’avais des collaborations, j’étais invitée dans tel ou tel pays. Mais depuis ces douze derniers mois, j’ai vraiment retrouvé un équilibre de vie, c’est vrai que ca fait rêver quand on dit qu’on fait le tour de l’Afrique mais à force d’être jamais ancrée dans un endroit, je commençais justement à rêver de routine, d’ancrage, d’habitudes. Ça fait douze mois que j’ai récupéré ma vie, mon corps, une bonne alimentation, j’ai perdu presque 20 kilos, je fais du sport quasiment tous les jours, j’ai vraiment une vie saine en terme de santé physique et en terme de santé mentale aussi. Je consulte une psy de manière hebdomadaire. En d’autres termes, aujourd’hui je fais enfin passer mon bien-être devant le bien-être de mon entreprise et c’est vraiment le gros changement de vie. Pour moi, il n’y a pas de retour en arrière possible, il n’y a rien de mieux que d’être en bonne santé et d’être bien dans sa tête. Dire non à certains projets aussi c’est très libérateur. Je parviens beaucoup plus à le dire parce que quand tu dis oui aux autres, tu te dis surtout non à toi.
Les voyages sont moins fréquents mais les projets sont toujours aussi intenses. A peine le livre terminé, je vais enchainer avec un autre gros chantier !
"La vie est trop courte et imprévisible, demain on peut ne plus être là donc il y a, je pense, au fond de moi une sorte d’urgence de vivre.
Au-delà de ta passion pour le voyage, quels sont les repères et habitudes qui t’aident à tenir ton rythme entre création, business, écriture, déplacements et vie personnelle ?
Mes repères sont très simples et j’en parle souvent. Dans mon téléphone, j’ai ce qu’on appelle le daily check que j’ai mis dans une application qui s’appelle Productive, je crois que c’est une application payante. Le concept est que tu te crées tes propres habitudes et chaque jour, tu les coches. Cela me permet d’avoir toujours une base et de me dire que si j’ai réalisé ces tâches c’est que je suis assez alignée avec le rythme de ma journée. Mes routines du matin et du soir reposent sur cette check-list quotidienne.
Dès le réveil, la première action que je fais, ce sont des exercices de respiration, avec une vidéo youtube de cinq minutes sur la cohérence cardiaque. Tous les matins, je fais aussi des massages lymphatiques sur mon visage et je bois mon verre d’eau chaude avec du citron et du collagène. Je ne touche pas à mon téléphone avant d’avoir fait ma routine matinale, je ne suis pas du tout dans cette habitude de me réveiller le matin et d’attrapper tout de suite mon téléphone. Je n’ouvre pas Whatsapp, je n’ouvre pas mes mails de toute façon je n’ai aucune notification sur mon téléphone donc je ne sais pas ce qui se passe.
J’ai aussi ma routine du soir qui me prépare à une bonne nuit de sommeil. Mais l’habitude qui a transformé ma vie depuis ces douze derniers mois, c’est le sport.
Au début, c’était uniquement pour perdre du poids et avoir un corps de déesse mais maintenant c’est carrément thérapeutique. J’ai besoin de ma séance de sport : j’en fais à peu près cinq à six fois par semaine, que ce soit du Pilates, du padel, du CrossFit ou du HIIT. À tout cela, j’intègre surtout une alimentation assez saine avec des légumes, des glucides et des protéines à chaque repas, et je ne grignote quasiment plus. La combinaison de tout cela me permet d’avoir une hygiène de vie solide qui, je pense, est une bonne base pour réussir tous mes projets.

Quels sont les livres qui ont contribué à enrichir ton regard sur le voyage et le regard porté sur « l’Afro World » ?
Pour moi, le livre central, c’est Afrotopia de Felwine Sarr dont je parle tout le temps car c’est un bon résumé des réflexions du continent africain. Il n’est pas long et il pose tellement les fondements d’un raisonnement déconstruit sur l’Afrique, le rapport entre les anciens colons et le continent. Je trouve que c’est vraiment une pépite, un bijou pour lire l’Afrique différemment. C’est un peu ma base. Les livres de Maryse Condé et de Maya Angelou m’ont beaucoup aidé sur leurs expériences de retour et d’installation en Afrique parce que j’étais un peu frustrée par rapport à certaines choses, certaines désillusions par rapport à ce à quoi je m’attendais du continent africain et le fait de voir que des femmes aussi grandes et inspirantes ont partagé leur vécu, c’était rassurant.
Il y en a eu d’autres aussi comme W.E.B Dubois, et d’autres immenses figures qui ont fait leur retour en Afrique. Réaliser qu’elles ont vécu la même chose que moi des années avant moi et que c’est encore d’actualité, m’a confortée dans l’idée que c’est réel, ce n’est pas nouveau et cela aide à légitimer ses propres questionnements.
Dans 10 ans, tu souhaites voir « l’Afro World » dans quels univers ? Formation d’autres globe-trotteurs.ses à propulser leur trajectoire pour raconter l’Afrique autrement ou même proposer des modules dans des institutions, des écoles et ce même pour les enfants ?
La mission que je me suis donnée avec l’Afro World existe et existera avec ou sans moi. Quant à ma trajectoire dans dix ans, je n’en sais rien, je ne sais absolument pas où j’en serai car je dissocie la vie personnelle de Sandy et la mission d’Abenafrica. Par contre, voici comment je veux voir l’Afro World dans dix ans, je veux voir un Afro World qui appartient aux gens de l’Afro World parce qu’aujourd’hui même si on est en train de déconstruire l’Afrique et le regard qu’on lui porte ainsi que sur nos traditions, nos cultures et la Caraïbe, économiquement même politiquement en terme de pouvoir et d'influence, l’Afrique, les histoires africaines n’appartiennent toujours pas pleinement aux africains ni aux afrodescendants.
"Il est temps de reprendre les clés de notre maison et de nos destinées. Sandy Abena
Aujourd’hui nous sommes dans une nouvelle ère, où on essaie de récupérer le narratif de nos histoires et de se réapproprier nos récits. Pour les dix prochaines années, mon rêve c’est que économiquement, on ait également du pouvoir et de l’influence. Qu’on tienne les rênes de nos propres acquis, de nos propres traditions, de nos propres voyages, de nos propres cultures, de nos propres musiques, de nos propres danses, plutôt que ce soit à chaque fois des communautés extérieures qui viennent les enjoliver à leur sauce, et les revendre d’une certaine manière en s’enrichissant sur nos trésors, matériels et immatériels. Il est temps de reprendre les clés de notre maison et de nos destinées.
Livre « Voyage dans L’Afro World », disponible en précommande dès le 13 Octobre, En Voyage Éditions