Pourquoi nier le Genocost des millions de Congolais ?

SLK News
Média

Un jour après la commémoration du Genocost qui signifie “génocide pour des gains économiques”, nous avons pris connaissance d’une publication de l’historienne Bénédicte Ndjoko qui répondait à un extrait d’une émission télévisée rwandaise nommée «rba.rwanda ». L’une des intervenantes de l’émission,Jessica Mwiza considère que le Genocost serait qu’une manière de « singer » les commémorations rwandaises.

L’historienne Bénédicte Ndjoko a pris le temps d’expliquer ce que cette discréditation du génocide des congolais implique. Voici l’intégralité de sa réponse publiée sur son compte Twitter (X) @babisema
Bénédicte Ndjoko précise que pour les détracteurs du genocost, cela suppose que « les Congolais ne pourraient pas élaborer une réflexion originale sur leur propre histoire. Que tout concept nouveau qu'ils produiraient ne pourrait être qu'une imitation de celui d'un autre peuple. Or, c'est précisément l’inverse. Le concept de GENOCOST n'est pas né d'une volonté d'imiter qui que ce soit.Notre point de départ n'a jamais été le Rwanda.
Notre point de départ est une question historique : comment nommer une réalité qui, jusqu'à présent, n'a pas véritablement été conceptualisée ? Cette réalité, c'est le lien entre les massacres de masse commis en République démocratique du Congo et les logiques économiques qui les sous-tendent. Nous avons constaté que les ressources naturelles n'étaient pas un simple contexte de la violence, mais qu'elles en constituaient souvent un moteur. Il fallait donc trouver un concept capable de rendre visible cette articulation entre destruction de vies humaines et économie de prédation.
Créer un concept n'est pas copier. C'est penser. Toutes les sciences fonctionnent ainsi. Tous les peuples ont le droit de produire les outils intellectuels qui leur permettent de comprendre leur propre expérience historique.
Le deuxième point concerne le droit. J'entends dire que le GENOCOST ne pourrait pas exister parce qu'il ne correspond pas à une catégorie juridique reconnue. Mais c'est oublier que le droit lui-même est une création historique. Avant Raphaël Lemkin, le mot génocide n'existait pas. Les massacres existaient. Les exterminations existaient. Mais il manquait un concept pour penser une forme particulière de destruction des groupes humains. Lemkin a donc créé un mot nouveau. Lorsqu'il l'a proposé en 1944, ce concept n'était reconnu par aucun traité international. Fallait-il lui répondre que son concept était sans valeur parce qu'il n'existait pas encore en droit ? Évidemment non. C'est précisément parce que Lemkin a inventé une catégorie intellectuelle nouvelle que le droit international a ensuite évolué jusqu'à la Convention de 1948.
L'histoire du droit est remplie de ce type d'évolutions. Les concepts précèdent souvent les normes. Aujourd'hui encore, des notions comme l'écocide ou le féminicide montrent que le langage juridique continue de se transformer pour appréhender des réalités nouvelles. Affirmer qu'un concept est dépourvu de valeur parce qu'il n'est pas encore consacré par le droit revient à ignorer la manière dont le droit lui-même se construit.
Troisièmement, on veut présenter ici le GENOCOST comme si les Congolais cherchaient à fabriquer un deuxième génocide ou à entrer dans une compétition mémorielle avec le Rwanda.
Le GENOCOST ne cherche pas à remplacer la notion juridique de génocide, pas plus qu'il ne cherche à concurrencer la mémoire du génocide des Rwandais. Il cherche à mettre en lumière une dimension spécifique de la tragédie congolaise : le fait que des violences de masse se sont développées dans un contexte où les intérêts économiques liés aux ressources naturelles ont joué un rôle déterminant.
Le concept s'articule sur le coût humain de cette économie de guerre. Il propose une grille de lecture qui relie les massacres, les déplacements de populations, les violences sexuelles et les logiques de prédation économique. Aussi, il serait indiqué de discuter de ce qu'il cherche réellement à désigner, et non de ce qu'on lui prête comme intentions.
Je terminerai sur une réflexion plus générale. L'histoire des idées nous montre que toute avancée intellectuelle commence par un acte de nomination. Raphaël Lemkin a inventé le mot génocide. Pierre Nora a forgé l'expression "lieux de mémoire". Achille Mbembe a proposé le concept de "nécropolitique". Kimberlé Crenshaw a introduit celui d'"intersectionnalité". À chaque fois, il ne s'agissait pas d'un simple jeu de vocabulaire. Il s'agissait de rendre visible une réalité qui échappait jusque-là aux catégories existantes.
C'est précisément dans cette tradition que s'inscrit le GENOCOST. Les peuples ne sont pas condamnés à penser leur histoire uniquement avec les concepts produits par d'autres. Et à être adoubés par ces autres comme des victimes archétypales. Ils ont aussi le droit,et parfois le devoir,d'inventer les mots qui leur permettent de comprendre leur propre expérience historique.
C'est précisément parce que les mots permettent de rendre visibles des réalités historiques qu'ils sont si importants. Les Congolais ont, non seulement le droit, mais le devoir de participer à cette œuvre de conceptualisation et de transmission de leur histoire.
Enfin, je comprends qu'il soit pénible de constater que ceux que l'on veut déshumaniser, en leur niant leur capacité de penser et de créer, montrent précisément le contraire.”